Je me répétais : il est mort, il est mort, tu es mort. Il fallait qu'immédiatement, je prononce ces mots-là, que je m'en imprègne à jamais, sinon j'allais fuir, tourner le dos, essayer de nier et ce refus ne mènerait qu'à des impasses. Une armée d'aiguilles attaquaient ma peau du dedans, je n'étais qu'un cri. Il m'arrive d'être habituée à ton absence. Je ne me réveille plus avec cette vrille dans le corps, ni cette sirène aiguë dans la tête qui s'enfonçait au plus profond de mon sommeil et qui chaque matin m'annonçaient et me répétaient la nouvelle de ta mort. Le travail de la vie continue cependant à se faire en moi. je le sais, je le veux, mais ce que je perçois le plus clairement c'est la grisaille des jours et l'effort pour adhérer au monde alors que souvent le coeur choisit de se mettre en retrait. Je suis toujours à la merci du vertige. Quand je sors le soir, je laisse la lampe allumée. A l'heure du retour, je vois sa lueur derrière les rideaux et je souris de mes ruses inefficaces, car dès que je pousse la porte, je reçois la solitude en plein visage. J'ouvre et je ferme les placards, je remue les flacons, je tourne les robinets mais je n'entends que le silence de ton absence. Je l'écoute, il ne me fait pas peur, il me fascine.
Tout d'un coup je me sentis raisonnable. Il n'y avait pas de rendez-vous. Il y avait moi seule devant toi mort, moi devant le vide. Je pouvais ressusciter ta voix, réentendre nos conversations, revoir tes gestes, je pouvais aussi inventer le présent, établir un dialogue imaginaire mais, en vérité, je n'avais rien à attendre de toi. C'était cela la réalité. Les mois, les années passent, les saisons reviennent. Voici un nouveau printemps. dans l'air immobile, il m'atteint par rafales. Il me donne et me retire force et espoir. Subtil ou pesant, il s'insinue jusque dans la moelle des os. Il suffit d'une parcelle de printemps mêlée à l'air soudain plus tiède, d'un chant d'oiseau, d'un bourgeon éclaté sur l'arbre de ma cour, du bruit de la pluie, d'un éclat de rire entendu par la fenêtre, pour que tout soit remis en question. Le calme que je croyais acquis, la sagesse dont j'étais fière, les résolutions prises, la réalité acceptée, la révolte apaisée, la peine ouatée, mes beaux chateaux-forts ne sont plus que sable. L'ouragan est là, il sommeillait, prêt à m'assaillir au premier ciel tendre, aux premières pousses vertes qui dessinent un halo fragile autour des arbres. Je veux me sauver, non me délivrer de toi sans JAMAIS T'OUBLIER (Anne Philippe)